Au Cameroun, peu d’artistes utilisent la craie pour produire des tableaux sur des toiles et sur d’autres supports. Pourtant, cette technique crée de bons rendus visuels. D’ailleurs aux États-Unis, les adeptes du Street-art utilisent de la craie pour décorer de manière surprenante les rues. Kobe Williams n’embellit certes pas les rues, mais magnifie les toiles et les tableaux pour le plaisir d’un public majoritairement jeune. En tant qu’artiste, Kobe Williams cherche à travers ses œuvres à transmettre des sensations et des émotions. Ses œuvres s’inscrivent dans la réalité du vécu quotidien et dans l’histoire qu’il incarne. Chacune possède un message avec des codes assez clairs pour permettre à chacun de comprendre la société, le monde ou encore la pensée de l’artiste. Le palmarès de Kobe Williams est si rempli en terme de réalisation et de portée esthétique que prétendre en faire une critique exhaustive serait entière prétention. Ainsi, les interprétations qui seront données pour certaines œuvres sont de simples visions qu’on peut faire tout contemplateur.

Kobe Williams aka Chalkman

Les tableaux qui seront présentés ci-dessous sont quelques oeuvres d’une collection exposée le 24 novembre 2018 au restaurant la Mandarine de Bonapriso. L’exposition baptisée « Chalk Painting »  s’articule autour du thème : Voyage dans l’histoire. Ces tableaux présentent des images abstraites, des portraits et des œuvres d’histoire faits à la craie sur une toile. Kobe Williams utilise une éponge pour repartir les couleurs sur le support. L’utilisation de cet objet lui permet de retirer des couches en plus ou d’étaler des couleurs avec la précision voulue. Il peut ainsi effacer des erreurs ou corriger le rendu. Les objets qu’il utilise (La craie, l’encadrement en bois et l’éponge) s’inscrivent dans nos mœurs comme des symboles de l’éducation. Ils traduisent la mission de transmission et d’échange des idées que veut porter l’artiste.

Toile n°1: Délestage

« Délestage » est un tableau présenté par Kobe Williams le 08 novembre 2018. C’est un tableau abstrait qui développe un sujet sociétal. Il condamne dans la même perspective ce fléau répandu depuis de nombreuses années sur le territoire camerounais.

Le tableau illustre la partie supérieure d’une main dont les doigts tiennent une ampoule contenant une bougie. La mèche allumée expose une flamme tricolore aux couleurs bleu, jaune et blanche. Elle est entourée d’une fine couche jaune. Son intensité ne suffit pourtant pas à éliminer les effets d’ombre très marqués dans le tableau. Bien qu’imposante, cette flamme est vouée à disparaitre quand la bougie aura totalement fondue. Par ailleurs, on peut se poser la question de savoir comment elle parvient malgré l’opacité apparente de l’ampoule à s’épanouir. La réponse est toute trouvée dans le jeu de couleurs qui la constitue. Le bleu de base symbolise la paix souhaitée par toutes les sociétés. Le jaune, source d’énergie renvoie aux évènements malheureux qui peuvent troubler la tranquillité initiale. Enfin, le blanc renvoie à la liberté, source d’espoir pour l’épanouissement des sociétés. L’espoir ainsi représenté et perceptible dans le jaune qui entoure la flamme, garantit la possibilité d’atteindre une situation de paix idéale. Par ailleurs, ce tableau est dominé par des tons froids qui provoquent un sentiment de tristesse et procure une sensation de calme pour une appréciation meilleure des détails de l’œuvre.

Toile n°2: The Time

Kobe Williams crée «The Time» le 20 octobre 2018. C’est une peinture à craie sur toile. Elle est historique dans la mesure où elle opère un retour sur les dates historiques encrées dans la mémoire du peuple camerounais.

 Le tableau donne à voir au premier plan des cercles de couleur jaune de tailles variées et le signe 1 en rouge est repris 23 fois. Au second plan, on identifie une montre-bracelet aux couleurs vert, rouge, jaune, noir et blanc. Chaque équille pointe vers une date historique. Il s’agit  de 1960, 1970, 1973 et 1990. La première rappelle l’indépendance du Cameroun. La seconde marque le début de la croissance du pays sous l’impulsion du pôle agricole et industriel initié par l’ancien président Hamadou Ahidjo. 1973 voit la naissance du Soul Makossa par Manu Dibango. Enfin, 1990 porte l’équipe nationale de football au quart de finale de la coupe du monde. À l’arrière-plan, le tableau présente des cercles qui font penser aux maillons constituant le mouvement d’une montre. Ils sont dessinés en bleu sur un fond noir. The Time. Tableau de Kobe Williams

La montre ainsi représentée symbolise le temps qui fixe l’histoire. Il s’insère autant dans la mémoire affective que dans la mémoire intellectuelle d’un peuple. Le temps permet d’interroger le passé en envisageant l’avenir. L’homme ne peut certes pas l’arrêter, mais il peut au moins le compter d’où les dates. Par ce tableau, Kobe Williams fait un arrêt sur quatre axes de l’histoire du Cameroun à savoir : la politique, l’économie, la musique et le football. En représentant ainsi le temps, il édifie les citoyens sur leur passé et génère chez eux des angoisses face aux incertitudes de l’avenir. Mais l’hommage rendu à l’histoire est aussi un moyen d’insister sur la nécessité de solidifier les relations citoyennes afin d’assurer le mouvement vers un développement profitable à tous.

Toile n°3: La Crise

Ce tableau a été réalisé par Kobe Williams le 2 Novembre 2018. C’est une peinture abstraite à base de craie qui représente une scène de conflit qui marque l’histoire du Cameroun. Il représente une pyramide de carte aux couleurs du drapeau national. Sur le côté gauche de la pyramide, une main indexe le revers d’une carte où est illustré la partie anglophone du Cameroun. Cette partie est détachée de la partie francophone qui est situé au sommet de la pyramide. Cette disposition laisse percevoir la situation actuelle du pays où il semble que le pays avance en laissant à la traine le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Pourtant, tel que Kobe Williams le présente, la chute de cette partie entrainera immédiatement le déclin du pays entier. C’est ce que traduit explicitement le message écrit juste au-dessus de la main. La pyramide peint un jeu d’équilibrisme dangereux du fait de l’enjeu de la situation. Le doigt pointé est donc une alerte. Une simple pichenette détruira le travail de longue haleine qui a permis de construire cette pyramide de carte. Cette œuvre permet de comprendre le contexte de crise actuelle dans laquelle baigne les camerounais. Elle permet surtout d’ouvrir les yeux sur la fragilité du sujet. Kobe Williams exprime à travers elle son engage pour la cause sociale. Dans l’atmosphère conflictuelle actuelle, il est impératif de réveiller les consciences et d’appeler tous les citoyens à participer à la construction et non à la destruction. Au final, si l’équilibre se rompt, la responsabilité sera totale car la main qui pointe est celle de tous les citoyens.

Toile n°4: La Naissance

La Naissance est une peinture historique qui remonte le temps jusqu’à l’arrivée des portugais sur le territoire qu’ils nommeront Rio Dos Camaroes. Cette appellation signifie en langue française Rivière des crevettes et sonne la naissance de la République du Cameroun.

On peut clairement voir au premier plan une montre dorée suspendue. Sur le cadran, les aiguilles marquent 5h 42mn  sur un fond blanc où est illustrée une crevette rose. Il identifie deux inscriptions à savoir: “Rio Dos Camaroes” et “1472”. À l’arrière-plan on voit de l’eau aux couleurs vert, rouge et jaune qui rappellent les couleurs du drapeau national camerounais. Elles sont traversées par des éclaboussures d’eau blanche nous rappelant les côtes du Cameroun à cette époque et rappelle la période où les hommes blancs sont arrivés pour la première fois sur la côte camerounaise. La date mentionnée symbolise sans préjudice la naissance du Cameroun. Il va sans dire  qu’en 1472 la crevette au centre de la montre dorée nous montre en remontant le temps la découverte des portugais et l’origine du nom rivière des crevettes. Il s’agit en fait d’une espèce de crevettes qu’on retrouve seulement dans les fonds marins appelée scientifiquement Epidophthalmus Turneranus. Les Sawas l’appellent “Mbiattoèh”.  Cette crevette ne fait surface qu’une seule fois et abondamment à une période précise de chaque année. La légende du peuple SAWA (Peuple de l’eau) dit que cette crevette est la nourriture des sirènes. Les Portugais sont arrivés sur les côtes du Wouri à la période où cette crevette était abondante. Ainsi vit le jour le nom du Cameroun. La naissance.

Toile n°5: Char des Dieux

Le Char des dieux reste le titre de cette merveille historique montée le 13 octobre 2018 à Douala au Cameroun dans le quartier Nyalla.

Bleu ciel, blanc, rouge, noir, gris, marron ; telles sont les couleurs qui constituent ce tableau bien pensé. L’artiste représente la course de l’espoir qui est un grand rendez-vous annuel pour le peuple camerounais. Mont Cameroun ou Le Char des dieux  comme l’a surnommé le carthaginois HANNON est un point culminant du Cameroun et de l’Afrique de l’Ouest. Il est estimé entre 4 040 et 4 095 mètres d’altitude.

Sur le tableau, on aperçoit un grand sablier, un instrument composé de deux récipients de verre ajustés de telle sorte que le sable fin qui est dans l’un s’écoule peu à peu dans l’autre par une petite ouverture. Sur cette peinture de Kobe, à la place du sable fin on voit au contraire une coulée de lave. Sa partie supérieure montre un mont en miniature sur laquelle pousse une plante verte, symbole de l’espoir. Plus bas, on peut apercevoir une coulée de lave se versant dans la deuxième partie du sablier qui forme à son tour une autre montagne : le mont Cameroun. Ces deux récipients représentent le monde d’en haut et le monde d’en bas. Ils nous montrent à quel point ces deux mondes sont reliés. L’artiste voudrait ainsi transmettre un message fort: le ciel (Dieu) nous a donné à travers le temps un symbole, une montagne ayant joué un grand rôle dans le rassemblement du peuple vers un seul objectif: gravir le mont qui peut représenter nos problèmes, nos difficultés, nos échecs. Mais faisons-le ensemble car c’est ensemble que nous bâtirons.

Kobe a subtilement glissé 1973 sur la semelle droite de la chaussure du coureur. Cette date représente la toute première ascension du mont Cameroun par l’initiative de la société Guinness sous le nom de Guinness Cameroon Race. Ce n’est qu’en 1996 sous l’impulsion de Kalkaba Malboum, président du comité national Olympique qu’elle est baptisée Course de l’espoir. L’artiste en dessinant le pied droit du jeune homme marque la carte de l’Afrique sur son mollet. La semelle gauche du sportif porte trois triangles qui s’entremêlent, signe très fort de l’union d’une nation (Cameroun).

Chaque année, le char reçoit les athlètes de plusieurs nations qui viennent le défier. Le 17 févier 2018 (la 23ème édition) à Buea, il a reçu 485 athlètes de 11 pays. Kobe en faisant ce tableau met en exergue la richesse du Cameroun par le tourisme ou l’alpinisme. Il invite ainsi les institutions sportives à regarder un peu plus l’ascension du Mont. Elle est un élément à prendre en compte pour l’évolution de notre pays.

En définitive, Chalk Painting est une exposition qui conduit à la découverte de l’histoire et de l’actualité du Cameroun. Elle est datée de 1472 à nos jours et traite de thèmes aussi divers que variés. De la question post-coloniale à la question actuelle en passant par la question coloniale, elle parcourt la politique, le sport et la condition sociale. Cette exposition est originale dans le sens où l’artiste utilise une technique encore peu connue pour sensibiliser, éduquer et éveiller les consciences. Le but est à la fois d’édifier le public à travers le message que renferme chaque tableau et de promouvoir la technique de la peinture à la craie.

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